Jean Calvin et les Messins

 

Durant la première moitié du XVI è siècle, si le magistrat[1] messin avait été aussi réceptif aux idées de Luther que  ne le fut celui de Strasbourg, il y a de fortes chances que Metz eût été cité luthérienne. Mais ne faisons pas « d ‘histoire-fiction »,  pour cela il faudra attendre l’annexion de 1870 et l’arrivée massive dans le Reichsland Lothringen d’immigrés allemands.

 

De fait, tandis que Strasbourg devenait à partir des  années 1520 cité-refuge pour les humanistes réformistes  alors considérés comme hérétiques en France, tels Lefèvre d’Etaples , Farel et même Calvin après l’affaire des Placards(octobre 1534) ; alors que Strasbourg sous l’impulsion de Martin Bucer se constituait en un véritable « atelier d’idées » au service du mouvement réformateur, inversement  Metz demeuraitimperméable aux idées nouvelles. Dans sa lettre écrite de Strasbourg en octobre1539 et adressée à Farel , Calvin le déplore assez: « Breviter scito viam illic in praesentia clausam esse Evangilio[2] » : « Sache qu’à Metz pour l’instant la porte est fermée à l’Evangile ».

Portrait de Calvin dit "de Bâle"-Anonyme 18 è siècle-Musée Jean Calvin de Noyon-Photo J.Vincler

C’est un fait, à quelques exceptions près le magistrat messin reste fidèle à la religion catholique , celle de l’empereur Charles Quint, et donc ne tolère pas la présence de prédicateurs dans la cité. Beaucoup s’y sont frottés  qui ont payé de leur vie tels Jean Leclerc ou encore Jean  Chatelain. L’arsenal répressif habituel condamne à la clandestinité un noyau de luthériens livrés à eux-mêmes  mais à qui parviennent en sous-main les ouvrages prohibés de Luther et autres réformateurs grâce aux relations commerciales. La clandestinité ! voilà bien ce que Calvin reprochait aux Messins. Les années passent, l’occupation française de 1552 ne changera rien  à la situation religieuse des Messins qui une fois de plus en 1558 demandent à Calvin son appui : pour obtenir la liberté de culte qu’il fasse pression sur le gouverneur de Metz , le maréchal de Vieilleville , qu’il fasse intervenir les princes protestants allemands !

La réponse de Calvin aux Messins en date du 10 septembre 1558 est cinglante, sa haine pour les tièdes , son refus de tout compromis trop proche de la compromission transparaît une fois de plus comme dans  son «  Excuse à Messieurs les Nicodémites » :

 « …Je sais bien qu’il vous est interdit de vous réunir pour prier Dieu, mais il faut surmonter la peur du châtiment. Si vous ne prenez pas la hardiesse de passer outre les interdits du gouverneur, nul prince ne vous appuiera.[…] Ne vous laissez pas paralyser par la peur et la crainte de la persécution.[…] Et si la crainte vous a empêchés jusqu’alors de faire votre devoir et a  ainsi fermé la porte de votre ville à la sainte et pure parole de Dieu, évertuez-vous de rattraper le temps perdu et effacez par des actes courageux vos fautes passées.[3] »

Seulement voilà,  nos braves Messins n’avaient  pas la vocation pour le martyre et par chance  la situation se dénoua autrement grâce à la conjonction de deux facteurs : d’abord l’entrée en scène et l’intervention de l’époux de Catherine de Heu : Claude Antoine de Vienne, comte de Clervant, et ensuite  la politique religieuse plus tolérante  de Catherine de Médicis au début de sa Régence.

En octobre 1558 donc, sur les conseils ou plutôt  les admonestations de Calvin, un ministre ,François Peintre,s’était mis  à prêcher « à huis  ouvert »chez un particulier. Le gouverneur de Vieilleville finit naturellement par condamner le ministre et les assistants au bannissement.

Clervant était du  nombre, il se réfugie alors à Genève où il  rentre en contact avec Calvin. Comme Clervant avait toujours l’espoir de dresser une église réformée à Metz, Calvin lui recommande vivement un ministre formé par lui dans la plus pure doctrine  : il s’agit de Pierre de Cologne  que Clervant  ramène avec lui une fois le bannissement levé. Cela dit, les réformés sont toujours condamnés à la clandestinité, mais Clervant avait pris la précaution d’installer ce ministre dans son château de Montoy proche de Metz où se rendaient  les fidèles messins.

Puis entre temps, François II meurt(5/12/1560)et avec lui, l’influence néfaste des Guise. Les réformés messins reprennent espoir et envoient des députés auprès de  Catherine de Médicis  en vue d’obtenir et la liberté de culte et un temple. L’autorisation tant attendue arrive à Metz en mai 1561 : on leur accordait comme lieu de culte l’église de Saint Privat (Montigny-lès-Metz) à l’extérieur de la cité.

Le tout premier culte officiel eut lieu le 25 mai 1561, jour de Pentecôte. C’est à partir de cette date que l’on tient au grand jour le registre des baptêmes et mariages. Il semble que l’on puisse retenir cette date comme référence pour fixer le commencement de l’église calviniste de Metz. Pierre de Cologne pouvait maintenant parler en toute liberté. Très vite lui et son confrère Jean Taffin, s’occupent de « dresser » l’Eglise de Metz selon les ordonnances ecclésiastiques de Calvin de 1541. Comme le pasteur Othon Cuvier le fait remarquer, si l’Eglise réformée de Metz observait la Discipline des Eglises de France, elle resta toujours indépendante de tout synode et se gouverna souverainement jusqu’au bout c'est-à-dire 1685. Conformément aux vues de Calvin, les jours de fête furent supprimés sauf le dimanche, le catéchisme des enfants fonctionna dès le 14 décembre 1561.

L’affluence des fidèles fut telle que les deux pasteurs furent vite dépassés.

 Le réformateur de Genève pouvait être satisfait…Il s’était écoulé 37 ans depuis la venue du tout premier prédicant luthérien à Metz : François Lambert. Et si Metz est devenue calviniste, c’est bien parce que ses portes sont restées longtemps fermées à l’Evangile. Saint privat n’est que le commencement d’une longue histoire mouvementée qui se clôt un siècle plus tard en 1685.

Jeanne Vincler

 

 

Photo J.Vincler

Restes de l’église de Saint Privat, rue Franiatte


Extrait du premier registre de l'Eglise calviniste messine

                               

                    Signatures des pasteurs Pierre de Cologne, Jean Garnier et Jean Taffin in A.M.M. GG-236 (registre des baptêmes)


[1] Le gouvernement de la ville, le maître échevin et ses conseils

[2]  In « Correspondance des réformateurs dans les pays de langue française »Herminjard, Tome VI, P. 114

[3] In « Calvini opera », T.XVII, P. 327

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